vendredi 15 juillet 2011

Répartition des rentes et la stabilité politique dans les États pétroliers: cas du Gabon

(Traduit de l’anglais - Extraits du livre en référence sur le cas du Gabon)

Guinée équatoriale et Gabon: Les contradictions du Rentiérisme

Le Gabon et la Guinée équatoriale sont tous les deux fortement dépendants du pétrole - depuis le début des années 1970 dans le premier cas, assez récemment dans le second. Incontestablement, les revenus du pétrole jouent un rôle crucial dans les deux entités politiques. Pourtant, comme nous allons chercher à le montrer dans la brève analyse suivante du rentiérisme selon le paradoxe de l’abondance 17 de Basedau / Lacher : pour les deux états, les effets que les revenus du pétrole ont eu sur la distribution de la rente (pétrolière) en tant que moyen de gouvernance et de contrôle ne peuvent pas être réduits à des propriétés qui sont spécifiques aux ressources, mais dépendent dans une large mesure de facteurs tels que les relations de pouvoir pré-pétrole et des pratiques politiques, ainsi que l'intégration du politique dans le système international - des facteurs qui ont jusqu'à présent été largement négligés dans la recherche quantitative sur la « malédiction des ressources ». Par ailleurs, le paradoxe apparent de ces deux états représentent par rapport à une relative «inégalité durable» (Cramer, 2003), dans laquelle le patronage et la prédation gouvernementale sont accompagnés par la stabilité politique, permet des conclusions plus générales sur les conséquences du patronage et de la distribution à grande échelle pour le changement social, et leurs implications pour la prédisposition pro-conflit des sociétés rentières. Dans les deux cas, il devient évident que la répartition des revenus pétroliers par le biais des réseaux de patronage a pour effet de favoriser l'instabilité politique, puisqu’une telle distribution (de la richesse) conduira inévitablement à une lutte pour l'accès aux rentes. Toutefois, les rentes - qui représentent le seul revenu significatif dans ces pays - sont monopolisées par la classe dirigeante, et l'accès aux rentes est très limité, aucune force contestataire de l'extérieur de la classe dirigeante ne peut alors émerger. Le cas du Gabon et la Guinée équatoriale montrent que, tandis que l'effet de rente classique de la distribution à grande échelle est certainement rendu possible que par des quantités énormes de revenus du pétrole, les mécanismes rentiers ne peuvent pas simplement dépendre du niveau des rentes. Enfin, ils mettent en évidence certains des problèmes méthodologiques importants impliqués dans la recherche sur la politique de ressources.


Gabon: Rentiérisme et ses alliés extérieurs

Contrairement à la Guinée Équatoriale, le rentiérisme pétrolier (ou l’économie de rente pétrolière) a dominé l'économie politique gabonaise pour la majeure partie de son existence souveraine - représentant la part principale des recettes d'exportation et des recettes publiques depuis le début des années 1970 - et de production pétrolière devrait diminuer au cours de la prochaine décennie ( EIU 2004). Comme on pouvait s'y attendre d'un pays affichant, sur une période de plus de trente ans, un niveau exceptionnellement élevé des revenus pétroliers par habitant, le Gabon présente quelques caractéristiques de la distribution à grande échelle, qui se traduit dans ses dépenses publiques considérables, un important secteur public, ainsi que les dépenses d'éducation et de santé qui sont sensiblement supérieurs à la moyenne de l'Afrique subsaharienne (Banque mondiale 1997). Cependant, un examen plus attentif soulève des questions sur la nature du rentiérisme gabonais en termes de catégories que le présent article propose. Ainsi, la répartition inégale de la richesse est comparable à celle de la Guinée équatoriale voisine, et la pauvreté reste très répandue malgré les richesses pétrolières de longue durée. Des dépenses élevées en matière d'éducation et de richesse n'ont pas donné de résultats significatifs, et le palmarès en matière de santé du Gabon est encore comparable à celui des pays pauvres d'Afrique subsaharienne (Banque mondiale 1997).

Par ailleurs - et contrairement à ce que les indicateurs de corruption semblent suggérer - la prédation des revenus du pétrole persiste au plus haut niveau de l'État. Les enquêtes ont estimé que, au cours des dernières décennies, un quart des revenus du pétrole n'a jamais atterri dans le budget du gouvernement (Gardinier, 2003). L'argent du pétrole engraisse les réseaux de patronage, en fournissant un soutien politique pour le président Omar Bongo, qui a gouverné le pays depuis 1967 (EIU 2004). Nous sommes donc confrontés à une co-existence apparente de politiques distributives relativement à grande échelle incluant le patronage ou le favoritisme à travers des réseaux personnels, ce qui soulève la question de savoir laquelle des deux mécanismes a joué un rôle majeur dans l’établissement de la base qui a servi à la longévité du régime Bongo. Par ailleurs, la combinaison des politiques distributives à grande échelle avec les réseaux de patronage n'explique pas la stabilité politique dont le Gabon a été le témoin, mais au contraire peut être mieux utilisée pour expliquer l’augmentation de la probabilité de conflits violents, puisque la concurrence (politique) sur les revenus du pétrole et les troubles sociaux causés par volatilité des prix du pétrole et la diminution de la production sont tous les deux susceptibles de déstabiliser la base du pouvoir du président Bongo. Comment, alors, peut-on expliquer la quasi-absence de conflits violents au Gabon?

Basedau / Lacher: selon « Le Paradoxe 21 de l'abondance, Les politiques du gouvernement » - en particulier pendant le boom pétrolier des années 1970 et début 1980 – le Gabon a clairement opté pour la distribution à grande échelle grâce à l'expansion du secteur public. Alors que la population du Gabon a doublé au cours des trois premières décennies de son indépendance, « l'emploi dans le secteur public a été multiplié presque par douze» (Gardinier 2003: 252). Toutefois, la baisse des prix du pétrole depuis le milieu des années 1980 a conduit à une longue récession, une augmentation du chômage, et un endettement croissant en raison de la mauvaise gestion et l'inefficacité des projets d'investissements d'infrastructure qui ont forcé le régime à geler les salaires et à réduire l'emploi dans le secteur public (Yates 1996: 123 - 136). La base de la puissance supposée du régime, les employés du secteur public, s'est avérée être une source d'instabilité politique, puisque les pressions vers la réforme politique - résultant en une réinstallation superficielle de pluralisme politique - ainsi que les troubles civils et les émeutes proviennent de ces groupes (Yates 1996, Gardinier 2003).

Dans un contexte de vulnérabilité macroéconomique, deux autres facteurs se sont avérés plus efficaces en fournissant un soutien au régime que la cooptation de la classe moyenne par la distribution à grande échelle. Tout d'abord, la corruption flagrante de hauts fonctionnaires a permis l'établissement des réseaux de patronage centrés sur le président Bongo. Composée d'un nombre limité de familles importantes, liées entre elles par des mariages, ce réseau doit aussi sa stabilité à l'équilibre ethnique délicat par laquelle elle se caractérise, ainsi que l'intégration (ou la cooptation) de puissants adversaires politiques (Barnes 2003). Deuxièmement, l'appui politique, économique et militaire de l’extérieur a été et demeure crucial pour la préservation de la stabilité politique. En effet, le rôle joué par les compagnies pétrolières étrangères et les gouvernements, surtout de la France, peut difficilement être surestimée. Par exemple, il n’y a que peu de doute que le régime aurait été renversé par les troubles civils en 1990 s'il n'y avait pas eu d'intervention militaire française qui a rétabli l'ordre et soutenu le gouvernement de Bongo dans la crise (Yates 2005). La corruption qui, depuis longtemps caractérise le secteur pétrolier gabonais, n'a été possible qu'avec la conformité ou la complaisance des compagnies pétrolières étrangères, principalement les branches de Elf (maintenant Total) et Shell au Gabon, avec «la connaissance et l'approbation tacite du gouvernement français» (Barnes 2003: 323). Paris a également joué un rôle efficace dans la fourniture au régime de prêts - permettant à Bongo d’enrayer les mesures d'austérité impopulaires - et démontré sa complicité avec les fraudes massives auxquelles on assiste régulièrement aux élections gabonaises (Gardinier 2003, Barnes 2003). Encore une fois, la relation spéciale qu’entretient le régime gabonais avec la France a des traditions considérables ou profondes - l'intervention militaire française de 1990 n'était pas sans rappeler une précédente en 1964, lorsque la France a remis au pouvoir le prédécesseur de Bongo après un coup d'État - et peut difficilement être qualifiée de rien d’autre que de néo-coloniale. C'est seulement récemment que de plus en plus les intérêts américains dans le pétrole africain ont dirigé l'attention du président Bongo vers les États-unis pour le soutien.

Ainsi, toute discussion sur les liens entre rentiérisme, les structures de pouvoir et les conflits au Gabon doit considérer le rôle crucial joué par des acteurs extérieurs. Alors que le régime est sous pression nationale ou interne exigeant la maîtrise de la corruption, la réforme politique et la préservation du paradoxe de l’abondance 22 de Basedau / Lacher, soit la distribution à grande échelle des revenus du pétrole, le soutien externe a modifié les rapports sociaux de rentiérisme à l'avantage du gouvernement. Tant le déclenchement du conflit que les réformes politiques ont été empêchés par l'assistance des entreprises et des gouvernements étrangers, et la stabilité politique a prévalu - comme les réseaux de patronage du régime Bongo.

Alors que la recherche quantitative prédominante sur le lien entre la richesse basée sur les ressources naturelles et les conflits violents s’est jusqu'à présent concentrée sur les luttes de pouvoir et la faisabilité matérielle de la rébellion, le cas de la Guinée équatoriale et du Gabon montre que ces recherches ont négligé l’importance des ressources non rentières comme facteurs qui façonnent les systèmes et déterminent leur stabilité (voir aussi Humphreys 2005). Comme le montre l'exemple de la Guinée équatoriale, la structure politique pré-pétrole a un impact décisif sur le modèle de répartition de la rente. Alors que le cas du Gabon met en évidence l'importance des relations internationales liant l'État rentier à l'économie politique mondiale. Par ailleurs, les dynamiques politiques évidentes au Gabon mettent la lumière sur les mécanismes causaux qui sous-tendent la corrélation remarquable entre les systèmes de distribution à grande échelle et la stabilité politique. De toute évidence, «l'effet de rentier» tenu pour responsable de l'autoritarisme et des conflits dans les États pétroliers - en raison de l'indépendance de la classe dirigeante des revendications sociétales et de la concurrence sur la recherche de rente (Ross 2001, 2003) - a été surestimé.  Le Gabon ainsi que les monarchies du Golfe montrent que différentes formes de d’imputabilité du régime existent dans les États rentiers avec les systèmes de distribution à grande échelle, ce qui ouvrirait la voie à la pression sociale sur la classe dirigeante. Le changement social généré par une telle distribution, en particulier grâce à l'éducation supérieure et de l'autonomisation économique, contribue au processus de réforme politique actuellement en cours - à des degrés divers - dans les monarchies du Golfe, qui peut être la source de la stabilité politique ainsi que des conflits (Ehteshami 2003). Cependant, comme en témoigne le Gabon et la Guinée équatoriale, les réseaux de patronage, de la sécurité privatisée et l'intervention étrangère peut inhiber la formation ou la force de pressions sociétales, tout en fournissant une base de pouvoir relativement stable pour la classe dirigeante.


Source: Matthias Basedau and Wolfram Lacher, A Paradox of Plenty? Rent Distribution and Political Stability in Oil States, GIGA Research Program: Dynamics of Violence and Security Cooperation, No 21, Hamburg, April 2006
 
 

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